vendredi 10 août 2012

Le noble silence.

La voie du calme, de la paix et de la sérénité ne se parcours qu'en silence. S'il nous apparaît menaçant, c'est par ignorance. Nous cultivons un attachement maladif à l'expression de nos voix internes, c'est pourquoi nous finissons par développer une aversion envers le vide des voix. Pourtant, se laisser porter par ces mouvements nous plonge dans la misère et l'esclavage. Malheureusement, peu de penseurs ont parlé de l'esclavage des pensées ; c'est qu'être penseur ne rend pas sage.

Le sage poursuit la voie du calme, de la paix et de la sérénité, c'est pourquoi il doit cultiver le silence. L'isolement a la bienfaisance de nous couper des pensées d'autrui qui penvent être plus source de préoccupation que de réconfort. Loin des pensées des autres, nous sommes submergés par celles qui nous hantent. Au début, nous sommes harcelés par notre imagination et notre mémoire, rien qui ne nous encourage à prendre soin du présent. Cependant, tout cela passe et finit par se calmer, fort heureusement.

Le calme après la tempête dévoile un ami des plus précieux. Il est une voix simple, détachée, rationnelle, critique et encourageante. Elle nous fait progresser un certain temps. Mais la voie du bonheur ne peut se faire que seule, à la fin. L'ami est là lorsqu'il est nécessaire, mais il faut savoir vivre même sans cet ami. Détaché, nous découvrons finalement le vrai silence, et dans ce silence, « soi ». Nous devenons une membrane au contact de la présence, plein de présences. Nous découvrons finalement le « monde » et non plus ses représentations. Nous quittons donc, finalement, la voie de l'ignorance et rejoignons celle de la vérité.

Lorsque nous cultivons cette voie, on se demande pourquoi écrire.

Pax.

dimanche 13 mai 2012

Souvenirs d'esclavage. Éducation à l'humanité.

Je pensais en avoir fini de spammer des messages faisant réfléchir sur nos politiques actuelles. Mais non. Lisant l'introduction de ma version « Du devoir de la désobéissance civile » de H. D. Thoreau par Sylvie Chaput, je suis tombé sur une citation d'un ancien esclave lors des troubles civiques causés par la question de l'esclavage chez nos voisins méridionaux.

Frederick Douglass décrit dans ses « Mémoires d'un esclave américain » de 1845 sa condition de deux décennies d'esclavage. Voici ses mots (traduits par Franchita Gonzales-Batlle, 1980) :

« Mon expérience de l'esclavage m'a permis d'observer que, chaque fois que ma condition s'améliorait, cela ne faisait qu'accroître mon désir d'être libre, au lieu d'accroître ma satisfaction, et m'entraînait à réfléchir aux moyens d'obtenir ma liberté. J'ai découvert que, pour rendre un esclave satisfait, il faut le rendre sans pensée. Il faut obscurcir sa vision morale et mentale et, autant que possible, anéantir la force de la raison. Il ne doit être capable de relever aucune contradiction dans l'esclavage; on doit faire en sorte qu'il trouve l'esclavage juste, et il ne peut y être amené que lorsqu'il cesse d'être un homme. »

Prenez le temps - il le faut - de relire ces propos.

Rien n'est pire que l'esclave qui justifie lui-même sa propre condition servile. Il se pose comme un non-humain... rationnellement. Le maître, malgré sa bassesse morale, ne fait que jouer et utiliser l'absence de moralité de l'esprit qui justifie l'injustifiable.

Ce qui demeure troublant dans tout ça, c'est de constater l'éternel retour du même : l'esclave était la principale force de travail, main d'oeuvre, des sociétés esclavagistes ; si la force de travail a changé de nom, le travail (et sa condition) se perpétue. Et je peux trop facilement lire à la place « d'esclavage », « salarié » ou « travailleur ». Et les opinions manifestées sur nos places publiques me confirment cette intuition.

« Pour rendre un [travailleur] satisfait, il faut le rendre sans pensée. Il faut obscurcir sa vision morale et mentale et, autant que possible, anéantir la force de la raison. Il ne doit être capable de relever aucune contradiction dans [le travail]; on doit faire en sorte qu'il trouve [le travail] juste, et il ne peut y être amené que lorsqu'il cesse d'être un homme. »

La société de travailleurs-consommateurs est la mort de l'humanité. Quoi penser de ceux qui s'évertuent à faire de l'éducation 1) la préparation au travail, ou 2) un service pour consommateurs-étudiants (PME individuelle)? Que penser maintenant de ceux qui justifient tout cela, parmi lesquels se trouvent des enseignants, beaucoup de travailleurs, des étudiants, trop de « citoyens »...?

jeudi 26 avril 2012

Pouvoir exécutif au sein de la société civile


Violence? Un banc de parc passe au feu... Si une vitrine est cassée, est-ce que ça justifie la violence et la répression des autorités? Dans une situation de tension, l'autorité n'est-elle pas due de maintenir un contrôle? Pourquoi générer la panique et le chaos?

On ne peut contrôler qu'en étant en contrôle de soi... malheureusement, je vois se multiplier des policiers incompétents : hors de contrôle, sur le bord de la panique, face à une foule qui ne fait que du bruit, ou un seul individu agressif... Triste de faire le constat de cette incompétence, moi-même qui enseigne l'auto-défense. Pourtant, s'il est une fonction où cette compétence est fondamentale, c'est bien celle de nos « gardiens » (policiers).  Malheureusement, la formation actuelle des « agents de la paix » en font des bombes à retardement, des agents de guerre, trop souvent pour qu'on puisse se le permettre. Une société qui valorise la paix et la discussion ne peut se permettre de tolérer de tels caractères parmi les représentants de l'autorité.

L'attitude qu'on permet de la part du pouvoir exécutif est éducative, chose qu'on a tendance à oublier. Elle donne l'exemple à tout citoyen sur la manière de gérer une crise ou un conflit. C'est pourquoi certaines attitudes ne doivent pas être permises ni tolérées, de la part de quiconque, peu importe son travail, sa fonction ou son rôle ; aucune tâche ne peut soustraire un individu (citoyen) de son devoir moral d'être civique, courtois et respectueux. En conséquence, nos « gardiens » ont un fardeau moral supérieur à chaque citoyen puisqu'ils sont justement l'exemple de l'usage de la violence légitime en société, donc de la limite à la violence. Ainsi, ils représentent la paix, non la guerre. Pourtant, face à une foule, ou une résistance quelconque, nous les voyons préparer la guerre... et souvent la provoquer, ce qui va contre tout sens raisonnable. Une limite est franchie, celle de la violence.

Nous constatons bien nos moeurs dégénérer : le sentiment de respect envers les autorités tend à disparaître. La principale cause de cela, c'est justement le fait que ces autorités ne soient plus respectables. Ils n'ont plus autorité par respect, mais par crainte, par pouvoir de sanction. Leur autorité est devenue artificielle, strictement légale. Pour maintenir leur autorité, jusqu'où iront nos représentants du pouvoir exécutif? Ont-ils appris que le respect vient des limites qu'on s'impose malgré les circonstances? les limites qu'on met à l'usage de notre violence malgré la violence même de ce qui nous fais face?

Et dire que beaucoup de citoyens pensent que leur formation collégiale, qui implique nécessairement quelques cours de philosophie, est en fait une perte de temps. Pourtant, c'est la formation philosophique qui ouvre à cette compétence fondamentale qui manque tant à la formation des policiers! C'est par la philosophie qu'ils peuvent prendre conscience de cela et peut-être échapper à la bêtise et la barbarie si facile dans leur métier (position de pouvoir).

Être un agent de la paix, c'est accepter de se faire fusiller avant de fusiller, pas fusiller par prévention. L'attaque préventive n'est pas légitime défense, et ne sera jamais légitime. Pourtant, nous avons fini par admettre et accepter que nos agents de la paix interviennent de manière préventive au nom de la sécurité, ce qui ouvre la voix à l'agression « légitime », dont la « légitimité » ne tient qu'à l'interprétation malléable de la situation. Ceci est inacceptable car ne peut que déboucher sur un état social violent. C'est permettre la violence en prévention de la violence ; la violence comme solution, l'injustice comme solution. On s'excuse facilement de notre immoralité.

Pourtant, chose que je ne tairai jamais, la moralité ne peut souffrir d'aucun compromis.

Aucun citoyen ne peut tolérer que le pouvoir exécutif soit un agresseur légitime. Jamais l'usage légitime de la violence de doit être en position de guerre (d'agression) contre la voix du peuple, son ensemble, une partie (aussi minoritaire soit-elle) ou même un seul individu.

Ayons tous une pensée pour ceux qui sont morts sous l'agression des « services » de police. Pensons aussi à tous ceux qui subissent la violence et lui répondent par la paix... Montrons-nous plus civilisés que nos « agents de la paix », soyons les agents de la paix.

mardi 27 mars 2012

Orgueil des profondeurs

« Dès qu'on se pose des questions dites philosophiques et qu'on emploie l'inévitable jargon, on prend un air supérieur, agressif, et cela dans un domaine où l'insoluble étant de rigueur, l'humilité devrait l'être aussi. Cette anomalie n'est qu'apparente. Plus les questions qu'on aborde sont de taille, plus on perd la tête : on finit même à se prêter à soi-même les dimensions qu'elles possèdent. Si l'orgueil des théologiens est plus ''puant'' encore que celui des philosophes, c'est qu'on ne s'occupe pas impunément de Dieu : on en arrive à s'arroger malgré soi quelques uns de ses attributs, les pires s'entend. »

Cioran, De l'inconvénient d'être né, éd. Gallimard, 1973, p.197.

dimanche 11 mars 2012

Essai d'éthique, Partie V : Le principe d'accommodation.

Peut-on finalement échapper à la dissociation? Peut-on échapper au nihilisme?

Afin de dépasser la dualité entre la dissociation (thèse vitaliste) et l'association (antithèse éthique), j'en viens à proposer un troisième « mouvement » qui rejoint mon expérience de la méditation et du Taijichuan, un mouvement qui échapperait à toute dissociation, une synthèse qui rejoint le principe même du monisme matérialiste...

La dissociation étant au fond une pulsion fondamentale de l'être, le seul principe qui m'apparaisse contrer ou neutraliser cette volonté ne serait sensible que dans un état d'équilibre entre ces deux mouvements, un état de non-mouvement, de non-agir... un état de lucidité. Ceci me semble la seule possibilité pour que le mouvement soit originel, conscient et lucide, le seul qui ne soit pas une perte du soi dans l'autre, que ce soit en réaction ou proaction. Je nomme le mouvement réalisé dans un tel état l'accommodation (qui rejoint le principe Taoïste du non-agir).

 Ainsi, le mouvement « autre » de la dissociation est l'accommodation.

L'accommodation est en soi un mouvement d'ajustement qui conserve l'unité et l'intégrité du soi, en harmonie avec l'ensemble de la réalité. Ce faisant, il demeure réellement un dans un tout, et ce en deux manières : un en lui-même et un avec l'extérieur, d'où l'état d'harmonie. L'harmonie doit nécessairement être un état indéterminé pour demeurer fluide selon les circonstances et la réalité qu'elle doit constamment écouter, accompagner.

Nous saisissons bien que l'accommodation est un principe de la réalité et qu'il se retrouve dans l'ensemble de celle-ci. La vie même n'est bien sûr pas seulement dissociation, mais manifestation de l'accommodation, qu'on appelle aussi adaptation. Notre synthèse ne devrait donc pas surprendre outre mesure.


Notons toutefois que l'accommodation est dénuée de toute connotation de sacrifice du soi pour l'autre (ou pour la réalité). S'il y a sacrifice (collapsing), il n'y a pas réelle accommodation, puisque l'intégrité du soi est délaissée pour satisfaire la réalité extérieure qui s'impose alors sur son propre état (il y a donc perte du soi). Ce qui caractérise justement l'accommodation est la constance de l'état d'harmonie interne (intégrité), fondamentale pour l'harmonisation avec la réalité. Ainsi, les réalités n'entrent jamais en conflit ; il n'y a pas de choc ni d'impact. Le « corps » perd sa connotation de « rigidité » pour se faire solide et malléable...


Cette manière d'être, tout en décrivant bien l'état de Taiji, réalise le principe fondamental et premier du monisme matérialiste : un état matériel indéterminé... Ainsi peut-on dire que c'est la seule manière d'être qui soit conforme à la réalité prise dans son ensemble, en toute lucidité. C'est une vie selon le principe même de l'apeiron. C'est finalement la seule réelle éthique (déduite d'une ontologie moniste matérialiste).

Lorsque Anaximandre laisse dans la pierre les traces de sa pensée, il insiste sur la nécessité du mouvement de la réalité, qui oscille entre la génération et la corruption. Si la génération est un mouvement de dissociation, la corruption est l'essoufflement de cet élan de dissociation ; c'est alors que ce qui apparût retourne à sa source, à un état indéterminé (sorte de substrat matériel). La dissociation est soumise à la nécessité temporelle puisqu'elle est « contre-nature », « contre-réelle ». Elle est temporelle, finie, déterminée. Pour Anaximandre, la corruption est la justice de ce qui apparaît : tout doit retourner expier sa faute originelle, sa dissociation de la réalité entière et originelle...

Notre éthique d'accommodation serait la seule perspective véritablement lucide face à la réalité, même si cette lucidité implique de se délaisser des illusions faciles qui sont le fruit de la dissociation. C'est vivre la vie pleinement sans s'y accrocher (y voir la valeur de la réalité, de notre réalité), sans peur de la fin de celle-ci, sans y chercher du sens, donc sans espoir. Vivre sans peur ni espoir, en toute lucidité. C'est certainement la seule perspective véritablement objective, et donc l'état nécessaire à l'esprit humain pour qu'il puisse réaliser pleinement une science de la réalité à travers sa propre vie.

Comprendre la réalité n'implique pas nécessairement la connaissance des causes aux apparences et aux phénomènes. Elle implique seulement la conscience éclairée de l'état de soi. La connaissance des causes sert au contrôle des phénomènes ; le contrôle des phénomènes est la meilleure excuse pour l'esprit qui refuse de s'accommoder ou de s'ajuster à ce qui est dans le respect de ce qui est. La science moderne est fondamentalement en non respect de l'être... mais elle est l'épiphénomène de l'esprit humain proprement vivant, en guerre pour faire valoir sa vie dans la réalité.

Peu se trouveront non offensés de se faire dire combien toutes les illusions humaines (et même humanistes!) contribuent à une morale nihiliste et agressive. Ce peut paraître une bien sombre critique. Elle est pourtant nécessaire pour dégager l'esprit humain de sa propre illusion bien naturelle et facilement « justifiée ». Elle n'est seulement aucunement justifiée du point de vue de l'idéal moral et de la responsabilité qui revient à tout être doué de conscience et de raison. Tout autre point de vue sera un éloge de l'inconscience et de la déresponsabilité.

Voici donc une éthique qui met fin au nihilisme.

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Essai d'éthique - Partie IV : L'association comme seconde dissociation.


Notre présentation du mouvement (volonté) de dissociation au sein même du vivant présente sa propre critique puisqu'elle expose son nihilisme inconscient. Nous tenterons ici de dépasser cet état de fait.


La première possibilité qui saute à mon esprit est celle d'un mouvement qui lui serait contraire. Cependant, simplement cerner le concept qui réfère au mouvement contraire à la dissociation est une entreprise périlleuse. En effet, avons-nous seulement un mot englobant l'idée? Le mouvement contraire pourrait se traduire ainsi : plus que la seule reconnaissance de la co-existence et la conscience de l'ensemble, ce mouvement serait un élan d'association de l'individu au tout (de la partie au tout)...


Le contraire de la dissociation serait un mouvement d'unification (ou d'association), une pulsion à l'accord et au retour à la source, un retour à l'origine. Il ne faut pas s'étonner si le champ lexical rejoint celui du mysticisme. Les mystiques parmi les philosophes enseignent justement un monisme, même s'il n'est pas matérialiste. La seule réalité qu'ils reconnaissent est celle de la divinité, celle de l'esprit. Des méditations sur les Sermons d'Eckhart ou même l'Éthique de Spinoza sont plus qu'éclairants.


Cependant, le mystique apparaît parmi les vivants comme celui se délaissant le plus de la valeur de sa vie, qu'il dédie à une cause supérieure (il mène une existence fondamentalement éthique). On peut y voir avec raison la négation, ou le refus, d'un état de fait qu'il cherche à dépasser. En un sens, on peut le voir à son tour en dissociation ; ne vie-t-il pas en isolation, en ascèse justement?


De plus, loin du mystique qui sacrifie sa vie pour une esthétique ontologique, le mouvement d'association ou d'unification peut être simplement vu comme toute tendance à l'uniformité au sein d'une société, auquel cas le « tout » n'est plus tant « la totalité de la réalité » mais « l'ensemble de la réalité sociale » de l'individu. N'est-ce pas d'ailleurs ce qu'impose la pression sociale? Ce mouvement ne serait alors qu'une suppression de la volonté d'individuation, qui se réalise justement par dissociation... Mais alors que le mystique se pose comme idéal éthique d'abnégation de l'individu dans le « tout cosmique », la volonté d'association commune, celle induite par la pression même de la société, se pose comme une éthique minimale, une éthique de conformité qui n'est aucunement synonyme de lucidité. 


Quoi qu'il en soit, cette volonté d'association, qu'elle soit seulement socialisante ou mystique, bien qu'elle nous présente une autre possibilité du vivant, une possibilité déjà plus éthique, demeure toutefois un mouvement d'opposition : il nous apparaît encore en réaction. Son élan d'association ou d'unification se fait en dissociation de son ego ; malgré tout, il demeure un élan (pulsion, volonté) qu'on peut critiquer comme étant un simple détournement de l'élan vital, la dissociation...


Pourra-t-on finalement échapper à la dissociation? Ce sera notre défi.